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Extrait - La formation professionnelle à l’heure de l’Intelligence Artificielle (2e édition) Nouveaux outils et nouvelles pédagogies
Extraits du livre
La formation professionnelle à l’heure de l’Intelligence Artificielle (2e édition) Nouveaux outils et nouvelles pédagogies Revenir à la page d'achat du livre

Conclusion

Conclusion

Au moment de refermer ce livre, il n’est pas inutile de se rappeler d’où nous venons. Il y a une dizaine d’années, dresser le bilan de la formation professionnelle revenait à décrire un secteur sous tension : des entreprises devenues exigeantes et prudentes dans leurs investissements, un État gardien d’un budget largement sous-consommé et de règles d’imputabilité restrictives, des salariés tiraillés entre la quête d’une « vraie formation » et la nécessité de développer leur employabilité, des organismes de formation toujours plus nombreux et toujours plus dispersés, et des formateurs sommés de concilier exigence pédagogique et contraintes administratives. Le bilan d’alors se refermait sur une question restée ouverte : comment produire une masse de contenu pédagogique de qualité, en respectant à la fois la diversité des publics et l’évolution permanente du savoir ? Nous pressentions que la réponse passerait par le social learning et par la mobilité des outils. Puis un bouleversement que personne n’avait anticipé est venu tout précipiter : la crise sanitaire de 2020. En quelques semaines, le confinement a contraint le secteur tout entier à basculer dans la formation à distance ; ce que des années d’efforts pédagogiques n’avaient pas réussi à généraliser, une pandémie l’a imposé. La classe virtuelle, le e-learning et les outils collaboratifs ont cessé d’être des options pour devenir la norme, et chacun a découvert, dans l’urgence, qu’il pouvait apprendre et transmettre autrement....

Former grâce à l’IA

Le premier mouvement concerne celles et ceux dont le métier est de transmettre : ingénieurs pédagogiques, concepteurs, formateurs, organismes de formation. Pour eux, l’IA est d’abord un formidable accélérateur. La question lancinante d’hier - produire suffisamment de contenu, suffisamment vite, suffisamment ciblé - y trouve une réponse partielle mais bien réelle. Construire un déroulé pédagogique, décliner un cas pratique pour trois niveaux de difficulté, générer des quiz, scénariser une mise en situation, adapter un module à un secteur d’activité particulier, traduire, illustrer : ce qui exigeait des jours peut désormais se faire en quelques heures. L’IA devient le copilote du concepteur.

Elle agit aussi là où la formation de masse échouait le plus souvent : la personnalisation. Les parcours adaptatifs, les tuteurs intelligents capables de suivre chaque apprenant dans sa progression, de repérer ses blocages et de lui proposer le bon exercice au bon moment, permettent enfin de tenir une promesse ancienne - une formation véritablement individualisée, et cela à grande échelle. Elle agit sur l’accompagnement, en absorbant les questions répétitives et de premier niveau, ce qui libère le formateur pour ce qui a le plus de valeur. Elle agit sur l’évaluation, en rendant possible un suivi continu et formatif, là où nous peinions hier à mesurer autre chose que la productivité immédiate. On se souvient combien l’appréciation du retour d’une formation était jugée difficile et subjective : l’IA ne supprime pas cette difficulté, mais elle offre des moyens nouveaux d’objectiver les progrès....

Se former grâce à l’IA

Le second mouvement est peut-être plus profond encore, car il ne concerne pas seulement les professionnels de la formation : il concerne tout apprenant. Chacun dispose aujourd’hui, ou disposera demain, d’un assistant IA personnel. Un assistant disponible à toute heure, infiniment patient, capable de s’ajuster au rythme et au niveau de celui qui l’interroge, de réexpliquer autrement, de proposer un exercice, de tenir le rôle d’un interlocuteur pour s’entraîner. C’est l’avènement de ce que l’on peut nommer l’apprenant augmenté - l’homme augmenté : non pas remplacé par la machine, mais prolongé par elle.

Ce mouvement réalise enfin une intuition que nous formulions déjà : l’apprentissage juste à temps, intégré au flux du travail, débarrassé de la solennité de la salle de classe. Hier, nous parlions de micro learning et de mobile learning comme d’horizons à atteindre ; l’assistant conversationnel les rend tangibles. La connaissance n’est plus un stock que l’on va chercher dans un catalogue : elle devient un dialogue, accessible dans l’instant même où le besoin surgit.

Là encore, pourtant, la lucidité s’impose. Avoir la réponse sous la main n’est pas la même chose que savoir. Le premier risque est celui de l’illusion de compétence : confondre l’accès à une information avec sa maîtrise. Le deuxième...

Ce que l’IA ne remplace pas

Des deux côtés de la relation pédagogique, le même enseignement se dégage. L’IA déplace la valeur, elle ne la supprime pas. Elle automatise la production du contenu et l’accès au savoir ; elle n’automatise ni l’intention, ni le discernement, ni la relation, ni le sens. Dans un monde où toute réponse est à portée de question, la compétence décisive n’est plus de savoir : c’est de savoir quoi demander, comment vérifier et comment intégrer. Autrement dit, cette vieille formule qui traversait déjà nos réflexions - apprendre à apprendre - n’a jamais été aussi vitale. L’esprit critique devient la première des compétences professionnelles.

Quant à la dimension relationnelle, loin d’être rendue obsolète, elle devient le grand facteur de différenciation. Le socio-constructivisme, le mentorat, l’apprentissage entre pairs, tout ce qui se joue dans le lien humain : voilà ce qui ne se délègue pas, voilà ce qui sépare une formation qui transforme d’une simple consultation de contenu. La technologie ne dévalue pas ce supplément d’humanité ; elle le rend plus précieux.

Restent, enfin, les questions de cadre...

Une question d’intention

L’intelligence artificielle n’est donc ni la menace qu’il faudrait redouter, ni le miracle qu’il suffirait d’attendre. Elle est un instrument d’une puissance inédite et, comme tout instrument, elle amplifie l’intention de celui qui s’en sert - pour le meilleur comme pour le pire. Un formateur médiocre, outillé par l’IA, produira plus vite une formation médiocre ; un grand pédagogue y trouvera de quoi démultiplier ce qu’il a de meilleur. Un apprenant paresseux y trouvera de quoi se donner l’illusion d’apprendre ; un apprenant exigeant y trouvera un partenaire d’entraînement infatigable.

L’avenir de la formation professionnelle ne se jouera donc pas dans l’opposition de l’humain et de la machine, mais dans leur alliance : l’humain avec l’IA, des deux côtés de la relation. Le formateur qui apprend à composer avec elle, l’apprenant qui apprend à apprendre avec elle. C’est sur cette posture, plus que sur une prédiction, que nous souhaitons refermer ce livre - une posture faite de lucidité, d’exigence pédagogique et de cette conviction tranquille qu’une technologie ne vaut jamais que par l’humain qu’elle sert. Car la vraie question n’est plus de savoir ce que l’intelligence artificielle...