Flux, valeur, chaîne de valeur
Introduction
Objectifs du chapitre :
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comprendre ce qu’est le flux et savoir distinguer flot de flux ;
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savoir qualifier le flux ;
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déterminer ce qu’est la valeur pour le client et modéliser une chaîne de valeur ;
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appréhender la manière dont les notions de flot et flux déterminent l’approche Kanban.
Le concept de flux est l’alpha et l’oméga de la méthode Kanban. Pour en donner une définition, il convient d’abord de distinguer la notion de flot de celle de flux. Dans un cadre focalisé sur la manipulation d’éléments tangibles comme la production industrielle, le flot fait référence à une quantité de matière et le flux à son mouvement, chacun de ses constituants étant caractérisé par sa position, sa vitesse et son accélération. Dans le cadre de la manipulation d’éléments intangibles comme le sont les éléments de travail d’un procédé de développement de produits logiciels, le flot est constitué de ces éléments de travail, et le flux caractérise leur déplacement entre les étapes du procédé de développement.
Commençons par une remarque terminologique :
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Flot vs flux De manière générale, le flot est une quantité... |
Approche systémique pour modéliser un procédé et la gestion du flot
La démarche Kanban repose sur une modélisation du procédé de développement et sur une gestion du flot des entités qui le parcourent.
Considérer un procédé de développement et les éléments qui le parcourent comme un système nous permet de modéliser, étudier, voire expliquer leur comportement selon diverses perspectives et à différents niveaux d’organisation.
1. Système et modélisation
La définition classique d’un système repose sur celle donnée par Ludwig von Bertalanffy en 1968 : A system is a set of elements in interaction (« un système est un ensemble d’éléments qui interagissent »). Pour comprendre un système, il faut commencer par en délimiter les frontières : quels sont les composants à l’intérieur du système et quels sont ceux considérés comme extérieurs au système. Cette frontière est déterminée par l’observateur du système. Il y a une part d’arbitraire dans la détermination de cette frontière, puisqu’en réalité tout est connecté ! Une part importante qu’aura l’équipe lorsqu’elle modélisera son procédé consistera à déterminer la frontière entre son procédé et l’extérieur. Elle prendra garde à en restreindre les bornes à son seul domaine de redevabilité, par opposition par exemple à sa sphère d’influence.
Une fois la frontière déterminée, lorsque l’observateur (qui sera l’équipe, dans notre cas) a pour but d’analyser les entrailles de son système (comme le développement de produit), il conviendra de se pencher sur son organisation interne. Cette dernière sera, dans le cas de la démarche Kanban, basée sur le flot des travaux qui parcourent le procédé de développement de produit.
Dans un système dont l’organisation est basée sur le flot, des entités circulent ou sont transférées le long de canaux...
Pourquoi le flux est-il si important ?
Le défi d’une organisation est de trouver comment faire travailler ensemble un groupe de personnes en vue de livrer un produit capable de générer de la valeur pour ses utilisateurs.
En séparant les personnes dans des silos fonctionnels, et en organisant le travail en en faisant une course de relais, l’organisation promeut de facto une situation où l’équipe est composée de coureurs ne se préoccupant que de leur propre performance : le métier décrit son besoin, les analystes le transforment en exigences, les développeurs l’implantent, les testeurs valident l’implantation, etc. La firme encourage de fait l’équipe de développement non pas à agir comme une seule équipe, mais comme une suite d’équipes séparées, chacune avec ses objectifs et contraintes. C’est comme si, dans une course de relais, chaque équipier s’était entraîné seul, de son côté, en cherchant à optimiser sa seule performance, oublieux que la transmission du bâton est un des facteurs primordiaux dans la performance de l’équipe.
Dans une telle organisation silotée, chacun ne voit qu’un morceau du flot de travail : le sien. Améliorer ce morceau est au mieux du gaspillage, la partie la plus inefficace...
Flux poussé vs flux tiré
Dans un système à flux poussé, le travail est déclenché par une planification a priori basée sur la demande réelle ou estimée. Dans un système à flux tiré, comme l’est Kanban, le travail est autorisé à démarrer à partir de l’état interne du système. Un système à flux poussé déclenche le travail à partir d’une information émise depuis l’extérieur du système alors qu’un système à flux tiré autorise le travail à partir d’une information issue de l’intérieur du système de production lui-même.
Ce qui rend aussi efficace un système à flux tiré, c’est l’information (endogène) utilisée pour déclencher le travail. Le fait de seulement tirer le travail entre étapes n’affecte pas en soi la performance du système : la clé du succès du flux tiré réside dans la qualité de l’information qui pilote le déclenchement. Cette information interne au système indique l’état du travail en cours dans le susdit système : toutes les approches à flux tiré reposent sur le fait qu’elles peuvent, grâce à cette information...
Ce qui déclenche le flux
D’où vient le travail que l’équipe de développement doit faire ?
Pour l’équipe de développement de produit, la manière dont le travail arrive dans son procédé est parfois bien mystérieuse [7]. En plus de ce que décrit le document censé l’expliquer, l’arrivée d’éléments de travail dans le procédé passe aussi par plusieurs interstices ou failles qui permettent à certains d’entre eux d’esquiver la règle édictée.
La façon dont le travail arrive à l’équipe doit être maîtrisée, faute de quoi les avantages de la démarche Kanban seront hors de portée. L’atelier de réapprovisionnement est la réponse proposée par Kanban pour permettre à l’équipe de gérer l’arrivée des demandes dans son procédé tout en maintenant un rythme de travail soutenable qui autorise la livraison de produits et services générant une valeur potentielle pour ses clients.
Ce qui perturbe le flux
Une organisation ou une équipe qui met en place une démarche Kanban doit examiner le flux des éléments de travail qui parcourent le procédé de développement en s’attachant à vérifier que le résultat permet aux clients d’obtenir ce qu’ils considèrent comme une valeur. Pour cela, le flux doit être mesuré, géré et amélioré.
Or, les interruptions, le multitâche, l’organisation en silos, les conflits de priorités et les dépendances entre équipes sont des sources de perturbations. Ces perturbations autour du flux naissent de ce que la culture et la structure de l’organisation dictent le comportement du flux : la façon dont la firme est architecturée et les règles par lesquelles elle définit comment agir en son sein déterminent en grande partie comment le flux traverse le système de développement de produit. Pour optimiser le flux, il faut donc modifier l’architecture et la culture de l’organisation et les règles explicites et implicites qui la gouvernent. C’est au flux de déterminer les règles et non l’inverse. C’est ce à quoi l’approche Kanban se consacre.
La firme s’organisera pour minimiser les passages de témoins entre silos. Un passage de témoin...
Le reflux
Il arrive qu’un élément de travail lors de son parcours du procédé doive être renvoyé vers l’amont pour être amendé (pour correction, amélioration ou ajout notamment). On parle alors de reflux.
Un tableau traditionnel kanban possède des colonnes dont la structure est semblable à celle présentée sur la figure 3.1.

Fig. 3.1 : L’élément de travail en cours de test présente des anomalies. Où le (dé)placer ?
Où le ticket dont l’étape des tests est en échec doit-il être placé ? Par exemple, l’étape En Test peut détecter qu’une retouche de développement est nécessaire. Comment repositionner l’élément de travail ? La limite supérieure TEC de l’étape Développement doit-elle être vérifiée, au risque d’interblocage ? Imaginez que ces deux étapes ont atteint leurs limites supérieures respectives : l’élément de travail dans l’étape En Test ne peut être repositionné dans l’étape Développement, et aucun élément de l’étape Développement ne peut franchir la transition vers l’étape En Test ! Ou bien faut-il accepter que la limite supérieure...
La fuite
Il arrive qu’un élément de travail en cours de traitement dans le procédé (c’est-à-dire présent dans une de ses étapes) termine abruptement. C’est le cas par exemple lorsqu’il n’a plus de raison d’être développé et livré suite à l’évolution du contexte du client ou lorsqu’une autre solution technique plus simple pour l’implanter a été identifiée.
L’équipe doit définir la politique de gestion de ces fuites. Comment gérer un ticket qui sort du procédé en plein milieu du traitement ? Une fuite, c’est-à-dire un ticket qui disparaît du procédé en plein traitement, génère en effet divers problèmes :
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Un travail, c’est-à-dire un effort et du temps, a été accompli sur cet élément qui fuite, mais aucune valeur ne peut lui être associée : comment prendre en compte et interpréter équitablement cette fuite vis-à-vis de la performance de l’équipe ? S’agit-il d’une erreur de l’équipe qui aurait décidé de commencer à travailler sur un élément insuffisamment affiné ? Est-ce dû à une raison hors de la portée d’intervention...
Qualifier le flux
Cette section définit les concepts élémentaires liés à la notion de flux. Nous préciserons au chapitre Mesurer le flux les définitions données ci-dessous afin de les rendre acceptables comme mesures, c’est-à-dire quantifiables et pouvant être amenés à une analyse statistique.
1. Les diverses notions liées au temps
Kanban (et la gestion manufacturière dont elle découle) propose diverses notions capturant des durées.
Parmi celles-ci, citons dès à présent les notions de temps de cycle et de temps d’écoulement. Ces notions seront précisées au chapitre Mesurer le flux car de leurs définitions dépendent les mesures et les analyses statistiques possibles.
Le temps d’écoulement est la différence entre le moment où est livrée au demandeur la réalisation d’un élément de travail et le moment où ce dernier l’a donné à faire. C’est la durée qui importe au client !
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Temps d’écoulement |
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Le temps d’écoulement est la durée qui sépare le passage de la commande à la mise à disposition du produit au demandeur. |
Le lieu d’entrée de la commande dans le procédé est appelé point de pénétration de la commande ou point de découplage (customer order decoupling point). Il est représenté sur le tableau kanban par la colonne Bac à sable (ou équivalent). L’entrée dans le Bac à sable déclenche le chronomètre mesurant le temps d’écoulement. Ce chronomètre s’arrête, en général, lorsque la demande réalisée est livrée au demandeur. Il faut bien comprendre que l’équipe ne commence pas à travailler sur la demande quand cette dernière arrive dans le Bac à sable, pas plus qu’elle ne termine son travail au moment où l’élément de travail correspondant à la demande est livré au client. Les bornes délimitant dans le temps la période où l’équipe travaille sur l’élément de travail sont le temps de cycle.
Le temps de cycle...
Notion de valeur
La notion de valeur est polysémique. La valeur peut être définie comme l’ensemble des multiples avantages perçus et hiérarchisés selon un système de préférences par un acteur ou un groupe d’acteurs en situation de décision dans un contexte spécifique.
Dans le cadre de cet ouvrage, les acteurs concernés sont en premier lieu les (futurs) utilisateurs du produit en développement26. Il sera donc plus juste de parler de valeur pour le métier. J’ai abordé cette notion, ainsi que la notion concomitante de chaîne de valeur, dans le chapitre Premiers pas.
1. Valeur pour le métier
La valeur pour le métier est le degré avec lequel un produit, une activité, une fonctionnalité, ou une initiative aide l’organisation à atteindre un ou plusieurs de ses objectifs. La valeur pour le métier est une opinion, elle est toujours subjective.
La valeur pour le métier du produit, d’un service ou d’un élément de travail est une estimation, par ses utilisateurs et clients sur une échelle ordinale, du bénéfice en matière monétaire, d’image, de respect des contraintes réglementaires, de réduction d’un risque, etc., qu’ils attendent de son utilisation. La valeur pour le métier étend donc la notion de valeur au-delà de la seule valeur économique.
Elle n’existe pas de manière absolue, mais seulement dans le rapport qu’a l’utilisateur avec le produit, l’activité, la fonctionnalité ou l’initiative. Deux utilisateurs en auront deux évaluations distinctes. Un même utilisateur pourra en avoir deux évaluations différentes à deux instants différents. La création de valeur, qui est l’objet de l’approche de développement d’un produit, est directement liée aux bénéficiaires du produit, car c’est eux qui déterminent cette valeur. Une valeur pour le métier doit toujours être associée à un (ou plusieurs) bénéficiaire(s). Aussi est-il impossible de penser la valeur pour le métier sans consulter les futurs bénéficiaires...
Flux tiré vs itération
L’approche Kanban est une démarche adaptative, au même titre que les approches Agile itératives. J’ai longuement présenté dans mon Dictionnaire commenté de l’agilité [43] les tenants et aboutissants de ces approches, ce qui les rapproche et ce qui les distingue. Bien que je ne répète pas ici cette présentation, je souhaite toutefois insister sur l’intérêt de la gestion par le flux du développement de produit.
Du côté des avantages des approches itératives, l’itération est un mécanisme qui permet de définir et partager une cadence régulière sur laquelle synchroniser les travaux. Elle oblige l’équipe à découper les éléments de travail de façon à pouvoir mener sur eux les travaux entièrement dans cette parcelle de temps : analyse, codage, test, documentation, intégration à l’incrément consommable… Sa durée, courte, permet d’obtenir également un retour d’informations proche dans le temps sur les résultats des travaux menés pendant cette tranche temporelle.
Mais d’un autre côté, l’itération est un mécanisme voleur de temps, en ce qu’elle abaisse l’efficacité du flux....
